Quand Lina prononça ces mots, son ton était ferme et sans hésitation. Sa mère était assise face à elle, petite, frêle, le visage marqué par le temps, les mains tremblantes.
Mais Lina ne voyait plus en elle la femme qu’elle avait autrefois connue : seulement les souvenirs douloureux de quatorze années perdues.
À treize ans, sa mère l’avait chassée de la maison un soir d’hiver. Lina se souvenait de l’air glacé, des cris, du parfum de l’alcool et des supplications ignorées.
Elle avait trouvé refuge chez des voisins, dans des foyers pour enfants, travaillant pour survivre, grandissant dans la solitude. Chaque jour, elle s’était juré de ne jamais revenir.

Et maintenant, la mère se tenait là, un sac usé à la main, le corps fragile, l’âme vulnérable. La maladie et la solitude l’avaient brisée, mais elle attendait de Lina une attention que cette dernière ne voulait plus donner.
— Lina… je n’ai plus personne… — murmura la vieille femme.
— Et moi, à l’époque, j’avais qui ? — rétorqua Lina, la voix tranchante. — Quatorze ans, maman. Quatorze années de ma vie que tu m’as volées.
Le silence s’installa, lourd et pesant. Lina remarqua le frisson de sa mère et son visage fatigué. Elle se tenait là, vulnérable, humaine. Et malgré la colère, Lina ressentit une pointe de pitié pour cette femme autrefois cruelle.
Elle inspira profondément et choisit ses mots avec soin.
— Je ne vais pas devenir ta nurse, — dit-elle doucement, — mais je peux t’aider à trouver un endroit sûr. Et pour le moment, tu peux entrer pour te réchauffer. Mais ne crois pas que nous retournerons dans le passé.

Sa mère hocha la tête, silencieuse mais reconnaissante. Lina lui fit place, et elle entra dans l’appartement.
Quand la porte se referma derrière elles, Lina sentit une étrange sensation : la force ne résidait pas dans la vengeance ni dans la colère glaciale. Elle résidait dans le choix de poser des limites tout en restant humaine.
Elle n’était pas obligée de pardonner ni d’aimer, mais elle choisit de ne plus revivre le même cycle de souffrance.
Pour la première fois depuis longtemps, Lina ressentit une liberté profonde. Elle était maîtresse de sa vie, de ses choix, et de sa paix intérieure.